Publication Perception de l’exposition et déclaration de symptômes chez des personnes présentant une intolérance environnementale idiopathique attribuée aux champs électromagnétiques : résultats d’un test de provocation cocréé

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Publication - Santé

Ledent, M., Bordarie, J., Vatovez, B. et al.

Dans cette étude, les chercheurs se sont intéressés à l’intolérance environnementale idiopathique attribuée aux champs électromagnétiques (IEI‐CEM), autrement appelée « électrohypersensibilité » (EHS). Il s’agit d’un syndrome dont les personnes atteintes rapportent des symptômes qu’elles associent à leur exposition à des sources de champs électromagnétiques (CEM) ; et ce en l’absence de toute autre pathologie qui pourrait expliquer ces symptômes. Toutefois, les nombreuses études épidémiologiques et expérimentales menées à ce jour n’ont pas permis de montrer que les CEM étaient directement responsables des symptômes rapportés. Une hypothèse souvent avancée est celle de l'effet nocebo : les symptômes se développeraient non pas en raison de l'exposition elle-même, mais en réponse à la perception d’être exposé et à l’anxiété que cela peut susciter.

Parmi les études expérimentales, les tests de provocation ont été largement utilisés. Ces tests consistent à exposer, de manière contrôlée (c’est-à-dire selon un protocole bien défini et dans un environnement où les expositions aux CEM sont précisément mesurées et maîtrisées), des volontaires rapportant ou non une telle sensibilité. Les chercheurs recueillent alors les perceptions d’exposition des volontaires, les symptômes ressentis, ainsi que certaines données physiologiques comme par exemple la fréquence cardiaque, sa variabilité ou encore la pression artérielle.

Ces tests sont considérés comme des références car ils permettent de comparer, de manière rigoureuse, les effets d’une exposition réelle aux CEM à ceux d’une exposition simulée (appelée "sham"), où aucun CEM n’est émis. Pour être valides, les protocoles doivent être réalisés en double aveugle, c’est-à-dire que ni les participants ni les chercheurs ne savent si les CEM sont activés, ce qui permet de limiter les biais liés aux attentes concernant l’exposition, et d’éviter toute influence, même involontaire, sur l’interprétation des résultats.

Les résultats de tels tests de provocation, qui ne montrent pas de lien entre l’exposition aux CEM et les symptômes rapportés, ont suscité des critiques, notamment de la part des personnes EHS. Ces critiques concernent notamment le choix des sources d’exposition, jugées parfois peu représentatives des situations réelles, ainsi que certaines caractéristiques de la sensibilité individuelle, comme un délai d’apparition des symptômes (latence), rarement pris en compte. Il s’agit de développer des protocoles innovants tenant compte de ces limites. C’était l’objectif poursuivi par les chercheurs de cette étude. En effet, afin de répondre au mieux aux critiques, un protocole de provocation a été cocréé avec des personnes EHS. Le processus de cocréation ainsi que le protocole cocréé ont été décrits en détail dans un article publié en 2020. Brièvement, le protocole d’exposition cocréé se caractérise par plusieurs points importants : le système d’exposition est conçu pour émettre des signaux variés et représentatifs de notre environnement électromagnétique réel (signaux réels d’antennes-relais de téléphonie mobile, de Wi-Fi, de téléphones mobiles de maison et liés à l’électricité). Les volontaires qui le souhaitaient avaient la possibilité de répéter les sessions d’exposition afin de permettre de comparer les perceptions d’exposition et le report de symptômes au niveau individuel. Ces sessions étaient aléatoirement soit réelles, soit simulées (c’est-à-dire que les volontaires étaient dans le même environnement, mais le système d’exposition était éteint). Les tests ont été menés en double aveugle, ce qui signifie que ni les volontaires, ni les chercheurs ne savaient quand les sessions étaient réellement exposées ou non, dans un environnement contrôlé. Enfin, les volontaires étaient invités à rapporter leurs symptômes jusqu’au lendemain matin de la session d’exposition afin de tenir compte de la latence.

Au total, 47 volontaires EHS ont participé à une première session d’habituation à l’environnement de test, en champ ouvert (c’est-à-dire que, à l’inverse du double aveugle, le chercheur et le volontaire savaient quand le système d’exposition était actif) ; cette condition devait permettre de confirmer que le système d’exposition cocréé entraînait effectivement le développement de symptômes. À l’issue de cette session, 20 volontaires ont décidé de ne pas poursuivre dans les sessions en double aveugle. Les raisons étaient diverses : par exemple, un manque de temps à consacrer au projet, un environnement de test qui ne leur convenait pas (bruits extérieurs, CEM utilisés, …) ou des symptômes trop invalidants qu’ils ne voulaient pas provoquer à de multiples reprises. Ainsi, 27 volontaires ont complété la première session en double aveugle, puis 26 d’entre eux ont participé à trois sessions (analyses collectives rassemblant les données des 26 participants EHS) et 16 ont pris part aux douze sessions nécessaires pour une analyse individuelle des résultats.

Dans les analyses individuelles, aucun lien n’a été mis en évidence entre la perception d’exposition et le statut réel ou simulé de l’exposition. De même, les symptômes ne survenaient pas systématiquement lors des sessions d’exposition réelles, mais également lors des sessions en exposition simulée, à l’exception d’un participant pour lequel une association faible a été observée. En revanche, dans la majorité des cas, les participants déclaraient davantage de symptômes lorsqu’ils pensaient avoir été exposés, même si ce n’était pas le cas. Ce résultat soutient l’hypothèse d’un effet nocebo. Au niveau des analyses collectives, aucune cohérence n’a été mise en évidence entre la perception de l’exposition, les symptômes rapportés et le statut réel d’exposition.

Ces résultats ne permettent pas de confirmer un lien entre l’exposition aux CEM et les symptômes rapportés. Les auteurs soulignent la nécessité d’adapter les protocoles de provocation pour les rendre plus pertinents et utiles par exemple dans la prise en charge des personnes EHS. Par ailleurs, face aux critiques de l’utilisation de variables comme la perception d’exposition et le report de symptômes dans les études de provocation, qui sont des mesures subjectives, les auteurs rappellent que cette approche semble cohérente, puisque ce sont précisément ces perceptions et symptômes qui amènent les personnes EHS à se reconnaître comme telles dans leur vie quotidienne.

L’étude présente plusieurs points forts : (1) le protocole cocréé avec des personnes EHS, incluant une exposition à des signaux réels, (2) le design en double aveugle pour limiter les biais liés aux attentes, tout en préservant la rigueur scientifique, et (3) les analyses aux niveaux individuel et collectif.

Cependant, l’étude comporte également plusieurs limites méthodologiques : (1) le nombre relativement faible de participants, ce qui limite la possibilité de généralisation des résultats, (2) l’absence de contrôle systématique de facteurs possibles de confusion (par exemple la fatigue ou le stress), qui peuvent influencer à la fois les perceptions et les symptômes, et (3) le choix des perceptions et du report de symptômes comme variables étudiées ; une solution consisterait à utiliser des mesures objectives (paramètres biologiques, variabilité cardiaque, etc.) pour « objectiver » la sensibilité, en s’éloignant des données subjectives, potentiellement influencées par des facteurs comme l’émotion ou la fatigue.